Le Gabon construit. Routes, logements, ports, voies ferrées, les projets d’infrastructures se multiplient. Mais le constat est récurrent : sur de nombreux chantiers, les méthodes de conception et de construction n’ont pas évolué depuis plusieurs décennies : plans sommaires, câbles positionnés à l’œil, conduites décalées d’un mètre par rapport au tracé initial, reprises de tranchées après remblaiement, etc. Les rendus sont parfois moyens, les budgets régulièrement dépassés. Le climat équatorial, avec sa chaleur humide et ses précipitations intenses, exige de surcroît une anticipation rigoureuse dès la phase de conception. Les outils numériques (DAO, CAO, BIM) sont éprouvés ailleurs. Leur adoption systématique pourrait améliorer la qualité des ouvrages.
L’une des sources du problème : une com mande publique sans exigence de conception
Le problème ne réside pas uniquement dans l’absence d'AutoCAD ou de Revit sur les ordinateurs. Il réside dans l'absence d’études préalables sérieuses et de cahiers des charges rigoureux dans la commande publique. Trop souvent, l'entreprise retenue conçoit et exécute simultanément, sans qu’un bureau d’études indépendant n’ait produit de plans détaillés, des métrés précis ou des simulations adaptées au terrain. Cette absence de séparation entre maîtrise d’œuvre et exécution crée une situation où personne n’est réellement responsable de la conception. Résultat : des surcoûts récurrents liés aux reprises, des ouvrages livrés en dehors des spécifications, et une impossibilité de faire jouer les garanties faute de documents de référence. L’absence systématique du Dossier des Ouvrages Exécutés (DOE), ce document qui retrace l’ouvrage tel qu’il a réellement été construit, est symptomatique. Sans lui, toute intervention ultérieure — maintenance, extension, réhabilitation — repart de zéro.
Les outils numériques comme dé but de solutions
Au-delà de réformes plus globales de la commande publique (qui pourrait inclure l’obligation de recours à un bureau d’études indépendant pour tout marché public, ou la création d’un référentiel technique gabonais adapté aux climat et matériaux locaux), le recours aux outils numériques est essentiel aujourd’hui. La formation et la certification des acteurs, publics et privés, la création d’un programme de licences logicielles accessibles pour les PME et repositionner les architectes au centre de la chaîne seraient les premières fondations à poser pour moderniser progressivement les outils déjà disponibles.
La CAO : penser le projet
Elle permet de modéliser l’ouvrage en trois dimensions avant d’engager le premier engin de terrassement. Les conflits entre une gaine électrique qui croise une conduite de plomberie, une structure porteuse qui empiète sur un réseau enterré, sont détectés sur écran plutôt que sur chantier. C’est là que les économies sont les plus substantielles : une reprise évitée en phase de conception coûte infiniment moins cher qu’une reprise en phase d’exécution. Considérant les contraintes climatiques locales, la modélisation 3D permet également de simuler les comportements des matériaux face à la chaleur humide et aux précipitations, d’anticiper les problèmes de drainage et de choisir des matériaux adaptés dès la phase d’étude. On prévient ainsi les dégradations prématurées qui grèvent les budgets de maintenance.
Le DAO : rendre le projet constructible
Le DAO (Dessin Assisté par Ordinateur) n’est pas un investissement lourd réservé aux grandes entreprises, c’est un outil de bureau d’études qui remplace le dessin manuel par des plans cotés, annotés et exportables en formats standardisés (DWG, PDF), directement exploitables sur chantier. Un câble tracé sous AutoCAD, logiciel de référence du DAO, est positionné avec une précision compatible avec les normes de base des travaux publics. Les cotations y sont automatiques, les annotations lisibles par tous les corps de métier, et le fichier peut être partagé, modifié et archivé. DraftSight, alternative gratuite compatible avec les fichiers AutoCAD, rend cet outil accessible aux PME sans budget logiciel conséquent.
Le BIM : gérer le projet de la conception à l’exploitation
Le Building Information Modeling (BIM) est une méthodologie collaborative qui s'appuie sur des maquettes numériques enrichies, accessibles en temps réel par tous les acteurs (architectes, ingénieurs, entrepreneurs, bureaux de contrôle et gestion naires). Il détecte virtuellement les conflits avant le premier coup de pelle, optimise les commandes de matériaux et planifie la maintenance sur toute la durée de vie de l’ouvrage. Les retours d’expérience internationaux montrent des gains significatifs : réduction moyenne de 20% des délais et 15% des coûts lorsque le BIM est utilisé sur toutes les phases. Il permettrait au Gabon, en lien avec les défis climatiques par exemple, de simuler les contraintes thermiques et hygrométriques pour guider vers des choix constructifs durables et performants. À l’international, le Royaume-Uni, la Norvège, la Russie ou les Émirats arabes unis exigent le BIM pour tout ou partie de leurs marchés publics. En Afrique, aucun pays n’a encore franchi le pas d’une obligation généralisée, mais des expériences pilotes émergent : le Centre Hospitalier de Fès au Maroc a été modélisé en BIM, plusieurs projets d’infrastructures sud-africains testent le BIM niveau 2. Rendre le BIM obligatoire au Gabon serait un peu prématuré, puisqu’il faudrait déjà commencer à intégrer de manière systématique la CAO-DAO sur tous les projets. Néanmoins, gardons en tête que cette solution du BIM pourrait être un bel outil de montée en compétence, en transparence et en maîtrise des coûts. L’expérience française montre qu’une approche uniquement incitative génère une adoption à deux vitesses. Pour éviter cet écueil, le Gabon pourrait donc imposer à terme le BIM sur les projets dépassant un certain seuil budgétaire, tout en accompagnant massivement les PME.
Le chantier numérique est ouvert
La modernisation des métiers et processus par l’utilisation d’outils innovants comme le BIM ne se décrète pas. Elle se construit sur un socle : la maîtrise du CAO /DAO par les bureaux d’études locaux en est la condition préalable. Exiger des dossiers de conception CAO/ DAO sur les marchés publics de travaux serait une première étape réglementaire simple et immédiatement applicable. Encourager les PME locales à s’équiper via des programmes de licences logicielles accessibles les mettrait en capacité de répondre à ces nouvelles exigences. Le BIM lui-même pourrait être expérimenté sur des projets pilotes de grands chantiers publics avant toute idée de généralisation.